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dent

Je suis un acteur de la profession depuis 30 ans en commercialisant des produits, du matériel dentaire, en assurant un service après-vente et en informant au mieux ma clientèle des évolutions et des nouveautés de l’industrie dentaire. Ce sont les dentistes libéraux qui m’ont permis d’exercer ma profession et la menace que fait peser le règlement arbitral, sur la profession, est une menace directe sur mon activité. Sans vouloir me substituer aux syndicats professionnels, aux collectifs qui fleurissent, je me permets de soumettre à mes fidèles lecteurs mon décryptage de ces événements.

Le règlement arbitral

Actualisation propositions UNCAM_19.01.2017 V2Mise en page 1Manifestation contre l'arbitrage

Tout le monde connait la situation de la profession: les soins de base représentent près des deux tiers des actes, mais 30 % seulement du chiffre d’affaires des cabinets. Certains de ces soins sont réalisés à perte par les dentistes. Ceux-ci n’ont que la variable des tarifs de prothèse pour assurer le bon fonctionnement du cabinet et maintenir une qualité de soins. On aboutit à une situation où le laisser à charge pour les patients est trop élevé (17% des patients ont renoncé en 2012 à des soins dentaires pour des raisons financières) et où les remboursements des mutuelles sont plus importants que ceux de l’assurance maladie, leur donnant ainsi un pouvoir de plus en plus décisif: réseau SANTECLAIR, pression sur les assurés etc.  Le gouvernement, faute d’un accord entre les syndicats dentaires et les caisses d’assurance maladie, a mis en place un règlement arbitral qui entrera en vigueur au 1er janvier 2018. Ce règlement limite le prix des actes prothétiques et organise leur dégressivité.  Il régit aussi un rééquilibrage de l’activité dentaire au profit des soins conservateurs et chirurgicaux et évidemment aux dépens des actes prothétiques. Le non respect du rééquilibrage engendre, le cas échéant, une non application des revalorisations des tarifs de soins. Il est légitime d’envisager que ces dispositions représentent une menace pour tous les acteurs de la profession: les chirurgiens-dentistes libéraux, leurs assistantes dentaires, les étudiants, les prothésistes dentaires français, mais aussi certains distributeurs et fabricants de matériel et fourniture dentaires. Mais à qui profite cette disposition?

A qui profite le crime?

Associations de centre de soins dentaires

 

Cette disposition va t-elle profiter à des acteurs de la profession ou aux patients? On a bien compris que ce n’était pas aux dentistes libéraux et à leur personnel.

Evidemment? le réflexe est de penser que cette disposition va profiter aux patients, en limitant leur laisser à charge. Cette analyse me parait simpliste. La qualité des prestations risque de baisser et l’offre de soins se limiter. Aujourd’hui, les dentistes sont obligés d’afficher leur tarif, d’établir des devis pour les actes prothétiques, donc les patients font leur choix en connaissance de cause. Ceci est d’autant plus vrai que leurs mutuelles n’hésitent pas à les informer quand le prix proposé dans le devis parait élevé. Dans les faits, je connais de nombreux dentistes libéraux qui pratiquent des prix similaires ou très proches de ceux décidés par le règlement arbitral. Donc le taux de renoncement à des soins ne sera pas amélioré par cette disposition. Or si un patient souhaite se faire soigner par un praticien pratiquant des tarifs élevés, c’est son droit. Son dentiste peut lui proposer des alternatives avec des prothèses de qualité supérieures ou plus esthétiques. Son état bucco-dentaire complexe peut nécessiter l’expertise d’un dentiste spécialisé à sa pathologie. J’ai des amis dentistes qui réalisent des couronnes de très grande qualité, réalisent une dent provisoire avec soin, font un essayage de la chape, puis du biscuit avant de poser l’élément prothétique réalisé en zircone stratifiée. Le patient peut espérer qu’avec un tel protocole, le résultat esthétique et fonctionnel sera supérieur à une prothèse conventionnelle.

L’assurance maladie? pas plus, bien au contraire; le rééquilibrage vers les soins conservateurs et chirurgicaux mieux prix en charge que les actes prothétiques va coûter de l’argent à la collectivité.

Remboursement des soins dentaires: un enjeu majeur

Remboursement des soins dentaires: un enjeu majeur

Les mutuelles? Aujourd’hui les arguments décisifs dans le choix par un assuré d’une mutuelle complémentaire sont les barèmes de remboursements des prothèses dentaires, auditives et de l’optique.  Elles ont donc intérêt à ce que les tarifs de prothèses soient encadrés. Car les remboursements les plus coûteux, pour les mutuelles, sont ceux des prothèses. Limiter leurs prix ne peut que favoriser leurs finances. L’enjeu économique et commercial est énorme.

Les fabricants? Evidemment si les dentistes ont des revenus en baisse ils vont devoir encore mieux gérer leurs achats. Ceci se fera forcément au détriment des fabricants qui investissent dans la recherche, la formation, finance des études dans les facultés et des parutions et au profit des fabricants de produits vendus sous label privé. Ces produits peu chers sont souvent médiocres et fabriqués dans des pays lointains, pas toujours conformes aux exigences européennes. http://lexpertdudentaire.com/gant-examen-dentaire/

Laboratoire de prothèses dentaires en Chine

Laboratoire de prothèses dentaires en Chine

Les artisans prothésistes dentaires français vont aussi être pénalisés. C’est une des rares dépenses compressibles du cabinet dentaire. Le risque est que les dentistes soient tentés par des prothèses low-cost réalisées en Asie ou dans l’océan Indien. Les doutes sont de mise sur la qualité des travaux, sur le respect des normes des matériaux utilisés. Ne parlons même pas des conditions de travail des « prothésistes » travaillant dans ces laboratoires. Depuis peu une autre alternative est proposée aux dentistes: de la prothèse numérique et « industrielle » réalisée en France. Le prix est intermédiaire, c’est rassurant pour les praticiens, mais le résultat est encore perfectible et tous les actes ne peuvent être réalisés ainsi. De plus, il faut que le praticien investisse dans un système de prise d’empreintes optiques. Ces centres de prothèses peuvent aussi espérer tirer un bénéfice de la nouvelle disposition. Ceux-ci jouent souvent le jeu des centres de soins en leur proposant à tarif avantageux des caméras de prise d’empreintes numériques.

Quand aux distributeurs, leur situation est partagée. Les distributeurs régionaux ou de petite taille vont être victimes de la nouvelle législation. Leurs coûts de fonctionnement élevés: personnel, techniciens, commerciaux, stocks vont les pénaliser et les condamner face aux grands groupes. Ceux-ci, proposant leur produits via différents catalogues ou sites internets: MEGADENTAL, HENRY SCHEIN d’un côté et GACD, PROMODENTAIRE de l’autre, risquent de tirer les marrons du feu. Notamment grâce à leurs multiples marques de label privé qu’ils proposent à des prix attractifs et où leurs marges sont immenses et à la disparition des structures locales. Ceci est hélas souvent aussi au détriment de la qualité et de la sécurité des produits. D’autre part, pour ces multinationales, il est plus facile de gérer quelques associations à la tête de multiples de centres de soins, employant une dizaine de praticien que 36000 dentistes exerçant en libéral. Le modèle économique ibérique est pour eux la solution rêvée…

Produits de label privé

Produits de label privé

Les centres de soins sont ils aussi des bénéficiaires de cette disposition? Globalement leurs tarifs correspondent à ceux de la nouvelle grille, pas de répercussion donc. Eux maîtriseront toujours beaucoup mieux les dépenses: puissance d’achats des fournitures et des prothèses, rentabilisation des investissements plus aisée, avantages financiers liés au statut d’association loi 1901… D’autre part, si l’exercice libéral est moins attractif, les jeunes diplômés orienteront leur choix vers un statut salarié qu’offre les centres de soins dentaires.  Le nivellement de la qualité des soins qu’engendrera une telle réforme est aussi en leur faveur. Ce sont, au final, les grands gagnants de la réforme.

La question se pose donc: les bénéficiaires de cette disposition ont-ils pu influencer la décision du ministère de la santé?

Le lobbying existe t-il dans le dentaire?

Multinationale cotée au NASDAQ

Multinationale cotée au NASDAQ

Le professionnel de santé cupide

Le professionnel de santé cupide

Par définition, les lobbyistes opèrent en toute discrétion. Mais au vue des enjeux économiques et de la puissance des acteurs, il serait naïf de penser qu’il n’y a pas de lobbying dans notre profession. Mais le métier de lobbyistes consistent à transmettre des faits incontestables dans le sens des intérêts de leur client, aux administrations qui ont tous les moyens de les vérifier. Quelles sont donc les points qui ont pu influencer les autorités à prendre une disposition aussi défavorable à la dentisterie libérale?

  • L’augmentation des honoraires des chirurgiens-dentistes: + 2.1% en moyenne par an entre 2005 et 2013. Largement au delà de l’inflation moyenne dans cette même période.
  • Disparition de 30 % des laboratoires de prothèses dentaires ces 10 dernières années en France. Un phénomène principalement du à l’émergence de la délocalisation des travaux de prothèses en Asie ou à Madagascar. Ceci alors que les prix de prothèses étaient libres…
  • Le développement des produits gris. Des distributeurs ce sont spécialisés dans cette activité qui consiste à importer des produits en provenance des pays émergents: Tunisie, Maroc, Turquie… Les principaux fabricants distribuent aussi leur produits dans ces pays. Ils le font quand le coût de développement, de recherche de leur produit est amorti: 4 à 8 ans en moyenne. Les prix pratiqués dans ces pays sont forcément plus bas qu’en Europe et assure des bénéfices importants à ces sociétés qui écoulent ces produits en France. Hélas ces pratiques ont mis à mal une bonne partie de l’industrie dentaire française. Mais surtout procure un argument décisif aux lobbyistes: le choix des produits est fonction du prix, voir des cadeaux toujours en vigueur dans la profession et pas en fonction des données les plus récentes de la science et du code déontologique.
  • Les déserts médicaux: j’ai constaté ces dernières années la désertification de certains territoires. Des dentistes ne trouvent plus de successeurs et ferment leur cabinet en laissant leurs patients désemparés.

La cupidité du dentiste libéral et son absence du sens de l’intérêt commun sont donc mis en avant par ces lobbyistes et leur sert à faire progresser leurs intérêts. Selon moi, ce règlement arbitral si défavorable à notre profession s’explique aussi ainsi.  Je n’ai aucun doute que les grands bénéficiaires de la mesure: les grands distributeurs dont certains cotés en bourse, centres de soins dentaires, laboratoires de prothèses étrangers ou industriels et évidemment les assureurs ont les moyens de financer ces campagnes de lobbying.

Comment agir pour préserver une dentisterie de qualité?

Manifestation des étudiants

Manifestation des étudiants

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Manifestation des victimes de DENTEXIA

Tout d’abord, la prise de conscience de l’ensemble de la profession est rassurante. Les manifestations réunissant l’ensemble des acteurs  de la profession: dentistes, assistantes dentaires, prothésistes, distributeurs, les grèves des étudiants, l’unité syndicale sont des signes positifs. Le nouveau gouvernement ne peut être sourd à cette mobilisation. Le scandale DENTEXIA devrait aussi être mis en avant, à condition que la profession s’engage à des pratiques vertueuses. L’exemple espagnol devrait aussi faire réfléchir le ministère: escroqueries et faillites frauduleuses de centre de soins dentaires, des milliers de patients victimes . On pourrait imaginer une charte où les dentistes libéraux s’engagent à : ne plus céder aux sirènes de la prothèse étrangère ou industrielle (laissez ça aux centres de soins). Ne plus se laisser tenter par des ventes à cadeau, je le rappelle parfaitement interdites!!!

cadeau

Limiter l’utilisation des label privés. Utiliser des produits récents et qui ne proviennent pas des pays émergents. http://lexpertdudentaire.com/la-strategie-des-s-distributeurs-de-produits-dentaires-en-france/

De leur côté les distributeurs devraient prendre l’engagement de ne pas fournir les centres de soins à des conditions différentes des cabinets libéraux. Ce qui n’est pas le cas aujourd’hui, je suis bien placé pour en témoigner. Je suis sollicité par des associations de centres de soins dentaires pour leur proposer des remises particulières et comme je me refuse à leur accorder, je ne leur vends rien. Je ne suis pas favorable au boycott mais pourquoi  ne pas l’envisager quand les distributeurs ne respectent pas une règle de concurrence loyale?

Les prothésistes dentaires devraient aussi s’engager à ne pas sous-traiter une partie de leur travail à l’étranger.

Les jeunes diplômés doivent privilégier la reprise de cabinets plutôt que des créations dans les zones pourvues. Le conseil de l’ordre pourrait gérer ces installations et la bonne répartition sur le territoire des cabinets dentaires.

Je suis persuadé que ces dispositions de bon sens permettront de sauver notre profession.

 

 

2 Comments

JPR
  • Juin 30 2017
Bravo Philippe, j'ai aussi préparé un article qui va s'inscrit exactement sur cette ligne et ces constats. il faut absolument que les chirurgiens dentistes et nous petites boutiques communiquions sur les réalités de cette profession et ce micro marché qui en fait fantasmer plus d'un et au sein duquel on entant tout et n'importe quoi soit par ignorance soit par défaut de jugement ou d'analyse de la part des patients comme des praticiens.
Philippe Mangin
  • Juin 30 2017
Merci Jean-Philippe. Si tu veux publier ton article sur mon blog, ce sera avec grand plaisir.